mardi 5 septembre 2017

Du fantasme à la réalité


"Le réel, c'est quand on se cogne."
Jacques Lacan


Le fantasme est utile et agréable. En premier lieu, il occupe l'esprit quand il s'ennuie de tourner  autour des mêmes pots. Il le remplit, le colore, lui donne de l'enthousiasme, du mouvement. Le fantasme a le caressant d'une douce promesse et le cinglant de celle qui ne sera jamais tenue. Il donne du plaisir comme on se baigne dans une eau tiède et transparente que rien ne vient brouiller. Mais le fantasme n'entretient qu'un lien lointain avec le réel.

Depuis mes quinze ans, j'avais un fantasme, celui de visiter Machu Picchu, cette cité Inca perchée à plus de 2 400 mètres sur la Cordillère des Andes. Je me rêvais montant allégrement les flancs de la montagne péruvienne, le souffle léger malgré l'altitude, les yeux brûlés par le soleil, tendue de tout mon être vers le miracle qui là-haut m'attendait : les vestiges de la ville de Machu Picchu avec ses cultures en terrasses, le Temple du Soleil, les lamas ...

C'était sans compter avec le réel qui s'appelle tourisme et météo. Dès 3h du matin, au pied de l'hôtel d'Aguas Calientes, des files immenses de visiteurs attendant le bus pour accéder sans trop d'efforts au site par la route serpentine. Peu m'importait encore puisque j'avais décidé de monter à pied malgré la pluie insistante et les températures très fraîches en ces fonds de vallée. J'avais dû également me résoudre à vêtir ces imperméables qui protègent certes du crachin mais se transforment rapidement en sauna portatif. C'est donc dans la nuit, le froid et la sueur, dans un "look" improbable, au bord du divorce, que je suis arrivée après plus d'une heure de grimpette à Machu Picchu.... où près de deux-cents personnes en imperméable attendaient pour entrer sur le site. Les quais du métro aux heures de pointe !

Rien. Je n'ai rien vu. Absolument rien. Du brouillard partout. Machu Picchu avait disparu. Mon fantasme s'est fracassé sur le mur de la réalité. Je serai désormais plus prudente.

Heureusement, le Pérou n'est pas que Machu Picchu !







mercredi 5 avril 2017

Changer de peau


"On n'est pas seul dans sa peau."
Henri Michaud


Ce qui est formidable dans le voyage c'est qu'il offre la liberté de changer de peau. Soudainement affranchi de la pression qu'exerce le devoir de conformité et de lisibilité sociale, on explore de nouvelles facettes de soi. Quand on se déplace vers des latitudes équatoriales, la chaleur impose à la parisienne un rapport inédit à l'épiderme, à la couleur, au style et à la forme.

Être femme avant tout
Au Brésil, la nudité s'affiche le plus souvent avec naturel -  C'est une nécessité climatique - avec outrance certains diront compte tenu de l'échancrure impressionnante des shorts, de la dimension minimaliste des jupes sans oublier l'incontournable string que les femmes les plus plantureuses s'infligent.  C'est aussi une nécessité économique ; séduire par un corps qui est son seul capital, mince ou fort peu importe pourvu qu'il renvoie à la féminité.  L'européenne apprend donc brutalement à abandonner son armure, à dévoiler les cuisses qu'elle cache depuis ses trente ans, à se trouver à l'aise dans des tenues qu'elles n'auraient jamais portées sans faire mourir de rire ses bonnes copines ou mourir de honte ses enfants.

Tout est permis (ou presque)
Changer de peau fait un bien fou. C'est rafraîchissant. Ressourçant. Rajeunissant. Être soi et à la fois une autre, une qui sommeille en attendant qu'on lui offre une scène, qu'on l'invite à faire quelques pas. C'est un sentiment intense de liberté et de joie que de libérer celle ou celui qui dort quelque part en soi. Qu'on ignorait. Il faut voyager pour mesurer le poids des contraintes que font peser sur nous nos sociétés très normatives pour prix à payer d'une sécurité de plus en plus  illusoire. Quand le corps se détend, l'esprit devient joyeux et créatif.


La couleur c'est la vie
A Paris, on privilégie le sombre parce que c'est peu salissant. Pratique avant tout et à raison. Tellement de pollution. Se fondre dans la masse pour ne pas perdre de temps. Au Brésil, sous un soleil toujours intense et au milieu de la grande misère, les couleurs sont un remontant, une promesse de vie et de fête. Les vêtements sont zébrés, tachetés, rayés des tons les plus criards, les maisons se déclinent en abricot, en vert turquoise, en jaune citron, en bleu marine, en rose layette que l'humidité grignote. Le rouge à lèvres fleurte avec le fluorescent. Alors on ose tout !

Nous sommes tellement plus que ce que nous montrons.

jeudi 8 septembre 2016

Quand la nature nous révèle




 "La nature aime à se cacher." 

Heraclite d'Ephèse


Les peurs qui nous gouvernent
Il semble qu'une des plus grandes peurs de l'homme c'est d'être dévoré. Je fais partie des personnes traumatisées par la vision cinématographique précoce de monstres marins déchiquetant de paisibles vacanciers inconscients de leur destin funeste. On ne choisit pas ses fixations, on les raisonne encore moins. Je traîne donc depuis des décennies une inquiétude qui me fait préférer la montagne à la mer. Cependant, je pratique la natation en piscine et en eau douce même si je ne suis jamais vraiment tranquille. Qui sait si quelque animal ne viendrait pas m'attirer vers le fonds ! J'avoue que ma peur me poursuit parfois dans les toilettes publiques. Mais ça c'était avant comme le répète la pub inlassablement mais avec beaucoup de génie.

L'idée de soi qui nous trouble
"Avant" c'était quand la grande ville était mon espace naturel. Les requins ne me faisaient pas peur car j'avais appris à les repérer, à les éviter ou à les neutraliser. C'était avant l'idée que je me faisais de moi-même perchée sur mes talons pour valider ma compétence (Oui, l'image fait presque tout !), avant la sensation de mon corps flottant dans une eau douce, fraîche, enveloppante au milieu d'un décor fabuleux. C'était avant le Brésil à l'année.

C'est fou comme nous pouvons être conditionné par ce qui est dit sur nous et que nous validons sans le remettre en cause. Il faut du temps. Il faut des circonstances. J'ai toujours été définie "de l'extérieur" comme la vraie parisienne, celle qui avait horreur de la nature, trop adaptée à la ville, au monde, au stress urbain, à l'effervescence. J'y ai longtemps cru même si à l'occasion de mes voyages, je sentais bien cette attirance, ce plaisir à être près des arbres, à écouter l'eau ruisseler. Je n'avais pas besoin de grand spectacle, juste un petit coin de verdure.

L'expérience qui nous révèle
Il aura fallu le Brésil, l'immersion permanente dans une nature grandiose à la diversité dépassant l'imagination pour lever le voile sur ma nature profonde : j'ai besoin d'être près de la nature, dans la solitude de l'aube, le chant des oiseaux (sauf celui hurle à 4h du matin ! Ça va pas du tout ça !), la compagnie des arbres et des fleurs. Je n'ai pas eu besoin de lutter, la réalité s'est imposée d'elle-même. La nature me rend heureuse de ce bonheur qui gagne le corps tout entier, qui emplit d'énergie, qui illumine.

Certes, il me reste quelques problèmes à régler avec les animaux à commencer par les vaches qui me terrorisent, les moustiques qui s’insupportent, les gambas qui me font hurler, les capybaras qui me dégoûtent... Mais la direction est prise.

 




Photo : Chapada Imperial, Brasilia, DF, Brésil 2016

lundi 9 mai 2016

Lettre à mon petit-fils



"Il suffit d'un baiser pour apprendre l'amour."
Max-Pol Fouchet

De l'autre côté de l'Atlantique, par la magie des ondes, je découvre ton visage de petit homme. Tu t'appelles Victor. En quelques heures, tu as conquis les cœurs. Ta première victoire sur le monde, peut-être la plus essentielle. Et me voilà grand-mère, la mère de ton père. Ce grand fils que j'aime tant. Et toi maintenant. Aimer encore. Sans limite. Sans peur. Te faire ce cadeau. Te donner cette force.

J'aime ton visage de nouveau-né affamé à la sortie du bain, agrippé à ton pouce dans l'attente que le lait te nourrisse. La vie commence avec ce besoin, cette attente, cet espoir ; une vie qui te remplisse. On te dira plus tard que tu es né à une drôle d'époque. Naître et grandir c'est découvrir ce que les générations précédentes t'ont légué de fabuleux et de plus dramatique. L'un ne va jamais sans l'autre, au plus fort du courant tu choisiras ta rive. Du haut de l'arbre où ta naissance me projette, riche de mon expérience, de mes grands bonheurs et de mes peines, de toutes mes épreuves, de toutes mes victoires, je te transmets ma foi : tu pourras choisir ce que tu veux vivre, celui que tu veux être.

De l'autre côté de l'Atlantique, j'attends de te serrer dans mes bras, de sentir ta peau si lisse déjà caressée mille fois, qui ne jamais ne s'use, qui jamais ne se lasse d'entrer victorieuse dans la vie de ses parents.





mercredi 16 mars 2016

La vie rêvée des autres


"Etre heureux c'est toujours être heureux malgré tout."
Clément Rosset
 
 
 
 
Evaluer sa vie à l'aune de celle d'autrui : le malheur assuré
S'il existe une façon d'être malheureux à coup sûr  c'est de focaliser sur ce que les autres possèdent et qui semble nous manquer.  C'est une fâcheuse manie mais une tentation irrésistible, un plaisir à se faire du mal pour le meilleur (Se motiver) ou pour le pire (Eviter d'essayer donc se préserver de l'échec, se condamner à une vision médiocre de soi.).  Si nous savions vraiment ce que les autres vivent et le prix à payer pour être à leur place, il est moins sûr que l'envie nous tienne encore. Chacun porte sa croix, tire son boulet, cherche la sortie dans le labyrinthe de ses expériences du monde. Vivre est pour chacun un chemin parsemé de larmes.
 
Faire avec sa vie
Tout avoir ne remplit pas la vie. Parfois, elle la vide de sa substance. Le combat modéré, la bataille pour obtenir ce qu'on souhaite, le dépassement d'épreuves donnent du relief à l'existence.  Il s'agit plutôt de vivre SA vie, celle qui nous est destinée. Nous avons pour mission d'en tirer le meilleur. Progresser, quelque soit le domaine, est une garantie de gratification. Cela fait naître en soi un profondément sentiment de bien-être. Ce que nous percevons de la vie d'autrui et qui nous donne envie nous parle de ce qui nous manque et qui pourtant existe en nous de façon embryonnaire. Il s'agit de savoir comment faire grandir l'embryon.
 
Savoir ce que l'on veut
La plupart des gens ne savent absolument pas ce dont ils ont envie. Ils se laissent capturer par les images séduisantes qu'on leur propose mais qui n'ont rien à voir avec leurs besoins profonds. C'est pour cela, qu'une fois atteint leur objectif (couple, maison, argent, voyage, job), le dégoût ou l'ennui les saisissent. Ils ignorent également ce qui fait leur valeur, leur différence ou bien cela ne leur semble pas suffisant ou encore trop difficile à mettre en œuvre. Tendre vers un "autre" idéal semble plus confortable mais c'est une tension qui fige dans la frustration ou dans un rêve qui fait pâlir le quotidien.
 
Le merveilleux est partout mais il faut exercer son œil et son âme pour le saisir. Cultiver la joie en soi indépendamment des circonstances est un art nécessaire. Dans l'application qu'on met à le parfaire, on est heureux d'être simplement soi.
 


lundi 2 novembre 2015

Le miracle des rencontres


 Heliana Lages, créatrice de bijoux - www.helianalages.com.br

"Ce qu'on rencontre dans la vie est la destinée. La façon dont on la rencontre est l'effort personnel."
Sathya Sai Baba


La rencontre a besoin d'espace
Le Brésil est un pays formidable pour l'européen. Il lui apprend à rencontrer l'autre. Exit les stratégies d'évitement finement mises au point pour préserver sa bulle d'intimité dans la promiscuité des transports en commun. Ici, on se regarde, on se sourit et on se parle avec une gentillesse que notre froideur caractériserait volontiers d'enfantine. Alors, dans le face à face des visages qui s'éclairent de se découvrir différents surgit l'espace de la rencontre que déserte la peur de l'autre. 

Les rencontres qui changent une vie
Heliana Lages est créatrice de bijoux. Elle crochète le fil de fer avec l'ingéniosité, la grâce et l'inventivité d'une artiste inspirée. C'est aussi une femme lumineuse et chaleureuse qui s'intéresse aux autres. Heliana est psychologue quand en 1999 elle décide de travailler plus particulièrement avec des personnes déficientes physiques. Elle croise le chemin d'une femme qui ne sait faire qu'une seule chose : crocheter. La rencontre est une révélation. Sa vie professionnelle prend un tournant décisif. Elle devient designer de bijoux. Heliana réinvente la technique millénaire du "crochet de fil de fer" pour le plus grand plaisir des stars de la télévision brésilienne et des femmes de tous les jours.


Que faire de nos rencontres ?
La rencontre a toujours quelque chose "d'amoureux" qu'il s'agisse d'un lieu, d'un objet, d'une personne. Par le pétillement qu'elle provoque, elle crée un lien qui nous fait perdre le fil de notre vie. Elle nous propulse vers une direction inattendue à prendre ou à ignorer. J'entends souvent les gens dire qu'ils attendent la "bonne rencontre" mais la rencontre ne suffit pas en elle-même. Il faut qu'elle soit suivie d'action. La rencontre est une invitation, une porte qui s'ouvre.

J'ai rencontré Heliana Lages à Brasilia, lors de l'exposition "Brasil criativo". Elle est de ces femmes puissantes qui prennent en main leur vie et qui armées de leur talent vont à la conquête du monde. 



dimanche 23 août 2015

Skype, un ami qui vous veut du bien




"Il n'y a pas de distance entre les êtres. Il suffit de consentir à la connaissance."
Thérèse Tardif

Gagner du temps
J'avais jusqu'à présent réservé l'usage de Skype à des objectifs professionnels. Quand on cherche à optimiser le temps, ne pas le perdre dans les transports est une excellente stratégie. Une fois familiarisé avec la petite fenêtre, les quelques onglets et les reflets respectifs, la relation peut s'établir et les échanges se faire avec l'efficacité attendue d'un rendez-vous professionnel.

Mieux écouter
Le deuxième avantage de Skype est de faire l'économie de certains sens : le toucher et l'odorat. On est libéré de la place que peut prendre le corps dans la relation. Tout d'abord, on n'en présente que "des morceaux choisis" dont on sait qu'ils sont en totale sécurité ce qui donne une impression de contrôle. Par ailleurs, cela permet d'être plus détendu, moins centré sur soi . De ce fait, on écoute mieux ; les informations parasites sont moins nombreuses. On pourrait dire que lorsqu'on est absent on est plus présent.

S'affranchir des distances
J'ai toujours rêvé d'être téléportée. J'attends cette invention avec impatience comme certains rêvent d'aller sur la Lune. Claquer des doigts et être déjà ailleurs. Dissoudre les distances. En fait, c'est un peu ce qui se passe avec Skype (ou autre Hangout). Je suis là et à la vitesse satellitaire mon image se dessine et se meut à l'autre bout de la planète. J'y suis et je n'y suis pas. Quand le lien n'est pas professionnel mais amoureux, la magie a ses limites, celle d'un corps impossible à étreindre, une odeur dont l'absence trace le sillon de la frustration. Face aux miracles de la technologie, le cœur bat mais le corps souffre. Aucune image aussi animée soit-elle ne remplace la présence de l'amant. Cependant elle permet d'attendre et d'espérer.

La sociologue américaine Sherry Turkle dit que nous sommes "connectés mais seuls" : la technologie  nous pousse à gérer notre image (Je ne montre qu'une image très contrôlée de moi-même : selfie et autre avatar choisi) et notre temps (Je ne communique que lorsque j'ai envie) et nous empêche d'entrer véritablement en relation. Nous ne savons même plus comment faire. Il s'agit donc, comme en toute chose, de trouver un équilibre entre l'usage de la technologie et le plein pied dans le réel qui -il est vrai- est beaucoup moins sécurisant mais plus satisfaisant.